Egon Schiele, Basquiat et la Collection Courtauld, trois poids lourds à la Fondation Vuitton

Deux artistes aussi géniaux qu'incontrôlables, les jeunes Egon Schiele et Jean-Michel Basquiat prendront possession de la Fondation Vuitton le 3 octobre. Puis, en février 2019, les trésors de la Collection Courtauld quitteront Londres pour Paris, une première.

L'automne a rendez-vous à la Fondation Vuitton avec deux personnages de l'histoire de l'art qui ont en commun leur destin fulgurant et leur mort précoce à 28 ans. Le premier est d'une maigreur extrême, ses joues hâves en témoignent. Ses nus décharnés si intenses sont dessinés avec une économie et une force du trait sidérantes. L'œil fixe et la pupille dilatée, Egon Schiele (1890-1918) se regarde dans son miroir et nous regarde, génie immortel depuis ses jeunes années, guetteur porté par la fureur de vivre, la fièvre du corps et le besoin irrépressible de faire. Ses dessins, dont l'âpre beauté à la fois dissèque son temps et parle de tous les temps du monde, continuent de choquer, cent ans après sa mort de la grippe espagnole.

Nevermore, 1897, Paul Gauguin. The Courtauld Gallery (The Samuel Courtauld Trust), London

«Désolé, âgé de 100 ans et toujours trop osé», tel fut le bandeau recouvrant ses œuvres jugées trop charnelles pour être affichées telles quelles dans le métro à Londres et en Allemagne. Il est vrai que cet artiste viennois, concentré sur la vérité, fait surgir bien des fantômes et des tabous sur une simple feuille de papier (de Demi-nu assis avec un chapeau et des bas pourpres (Gerti), 1910, aux seins jaunes et au sternum vert, à Nu masculin assis, vu de dos, 1910, presque un écorché saignant).

La soif de comprendre Basquiat

Jean-Michel Basquiat (1960-1988) est mort soixante-dix ans plus tard d'une overdose d'héroïne, alors que le succès et l'argent tombaient sur lui, comme la pluie d'or sur Danae. La singularité absolue de son regard, l'assurance de sa main, ses audaces de coloriste, son militantisme de jeune homme noir qui ne se reconnaissait jamais enfant sur les tableaux des musées, ont forgé une œuvre à nulle autre pareille.

Nu masculin assis, vu de dos, 1910, Egon Schiele. Copyright Hulya Kolabas for Neue Galerie New York

Les expositions Basquiat se suivent, du Musée d'Art moderne de la Ville de Paris en 2010 à la Barbican Art Gallery de Londres en 2017 (Basquiat, Boom for Real, première exposition d'envergure au Royaume-Uni). Et pourtant la soif de le comprendre n'est pas étanchée.

«Bernard Arnault a une passion pour Basquiat qu'il a découvert dans les années 1980 et qu'il a collectionné très tôt, constituant une des grandes collections en France, voire en Europe», souligne en prologue de la conférence de presse Jean-Paul Claverie, conseiller du président du groupe LVMH, assez fier de présenter un programme en forme de tiercé gagnant (Egon Schiele et Jean-Michel Basquiat seront suivis par la première exposition en France de la Collection Courtauld).

En témoigne Grillo, 1984, énorme polyptyque de la Fondation Vuitton entre peinture et sculpture (243,8 x537,2 X 47 cm), où le roi couronné est noir, où la couleur ne respecte pas les formes, où la vitalité éclabousse tout de son énergie, comme un chant des rues.

Grillo, 1984, Jean-Michel Basquiat. Fondation Louis Vuitton copyright Estate of Jean-Michel Basquiat, Licensed by Artestar, New York. Photo copyright Fondation Louis Vuitton / Marc Domage

Suzanne Pagé, directrice artistique de la fondation et commissaire général de ce doublé, a expliqué pourquoi tout le bâtiment serait dédié, du 3 octobre au 14 janvier 2019, à «ces deux projets, ces deux trajectoires, ces deux singularités irréductibles, ces deux artistes foudroyants et foudroyés, ces deux révolutions culturelles bouillonnantes qui ont traversé Vienne l'Autrichienne, entre 1900 et la Grande guerre, et le New York des années 1980».

«Inscrire l'art contemporain dans une perspective historique»

Plutôt que de mélanger, en un melting-pot anachronique, deux artistes trop puissants, trop distants dans le temps, le parti pris a été de faire deux expositions parallèles de façon à poursuivre en beauté «la mission de la Fondation»: «inscrire l'art contemporain dans une perspective historique». Au public de se confronter à «la réalité tangible de ces deux œuvres, à leur puissance formelle, puisque, dans les deux cas, la forme est le fond».

Posé et précis comme un joueur d'échecs, l'historien de l'art autrichien Dieter Buchhart est le commissaire invité de ces deux expositions en forme d'autoportraits (avec Olivier Michelon pour la présentation à Paris). On vient de le quitter à la Fondation Carmignac de Porquerolles inaugurée le 1er juin. Son exposition Sea of Desire, partait à la recherche de l'esprit d'une collection, et s'inspirait d'un titre d'une œuvre XXL d'Ed Ruscha le Californien.

Ce spécialiste de Basquiat le New-Yorkais, l'est aussi d'Edvard Munch le Norvégien dont il présenta The modern life of the soul à la Fondation Beyeler en 2007.

C'est donc avec un grand naturel qu'il présenta Egon Schiele et Jean-Michel Basquiat, deux artistes qui partagent «la même intériorité, la même énergie, la même productivité, les mêmes figures paternelles (Gustav Klimt pour Schiele, Andy Warhol pour Basquiat), la même poussée destructrice qui déconstruit et fragmente le corps». «Egon Schiele, dit-il, étudia le corps jusqu'à la pourriture. Basquiat le dénuda jusqu'à l'os».

Autoportrait, 1914, Egon Schiele. Collection Ömer Koç photo Hadiye Cangokçe

Deux artistes radicaux, animés par une passion aussi violente, voire enragée, piqués au vif dans leur jeunesse, l'un par l'étouffante société viennoise, l'académisme du système et les ferments de la guerre qui couve en Europe, l'autre par le legs du colonialisme et le racisme latent de l'Amérique qui s'est enrichie par ses esclaves et préfère l'oublier. Les deux «dessinent une ligne entre la vie et la mort».

Egon Schiele sera à redécouvrir en 120 œuvres dont 11 de ses plus rares tableaux (Autoportrait avec un modèle (fragment), huile de 1913, collection Ömer Koç). Schiele est surtout un dessinateur époustouflant qui vous attrape et vous projette au cœur de la feuille (Fille nue allongée en blouse rayée, 1911, collection particulière)...

Comme l'ont souvent montré le marchand londonien d'origine hongroise, Richard Nagy (il expose à ArtBasel depuis 2005 et y est donc présent cette semaine jusqu'au 17 juin, stand 2.0 | H2) ou la Neue Galerie, musée privé ouvert en 2001 à New York, juste à côté du Guggenheim, par le grand collectionneur Ronald S. Lauder pour exposer des œuvres allemandes et autrichiennes du début du XXe siècle.

Homme debout, 1913, Egon Schiele. hadiye

Basquiat nous reviendra, grâce au soutien de la Brant Foundation, en 135 œuvres, lui aussi avec un accent particulier sur son art de dessinateur (Irony of a Negro Policeman, 1981, acrylique, crayon gras et peinture à l'aérosol sur bois, 183 x 122 cm, collection AMA). Chaque exposition sera accompagnée d'un catalogue en deux versions, française et anglaise, coédité par Gallimard.

La plus grande collection de Cézanne outre-Manche

Et puis, l'art continuera sa course.

Dès le 20 février, la Fondation Vuitton reprendra sa galerie de portraits des grands collectionneurs avec la Collection Courtauld, Un regard sur l'impressionnisme. Elle fera revivre la passion de Samuel Courtauld (1876-1947), descendant de huguenots originaires de l'île d'Oléron et soyeux établis à Londres à la fin du XVIIe siècle.

Joueurs de cartes, vers 1892-1896, un Cézanne mythique de la Quartile Collection. The Courtauld Gallery (The Samuel Courtauld Trust), London

Après Serguei Chtchoukine et avant Ivan Morozov, le directeur de la Collection Courtauld, Ernst Vegelin -raccourci bienvenu de Dr Ernst Vegelin Van Claerbergen - est venu le présenter et annoncer la nouvelle en personne à Paris dans toute la perfection de son charme britannique. Samuel Courtauld fut, lui aussi, un industriel qui découvrit Manet et les post-impressionnistes en 1910 aux Grafton Galleries. Il joua un rôle fondamental dans la reconnaissance de Cézanne et a rassemblé le plus grand ensemble du peintre au Royaume-Uni (de la Montagne Sainte-Victoire au grand pin, à l'une des cinq versions des célèbres Joueurs de cartes). Il créa le Courtauld Institute of art and Gallery auquel il fit don en 1932 de la plupart de ses chefs-d'œuvre.

Voici donc bientôt, pour la première fois à Paris, Bar aux folies-Bergère, 1882, d'Édouard ManetLa Loge, 1874, de Pierre-Auguste Renoir, Jeune femme se poudrant, vers 1888-1890, de Georges Seurat, Autoportrait à l'oreille bandée, 1889, de Vincent Van GoghNevermore, 1897, de Paul Gauguin... Autant l'histoire de l'art au sommet. Mais aussi des aquarelles de William Turner provenant de Stephen Courtauld, frère de Samuel. La Courtauld Gallery ferme en septembre pour rénovation. Des travaux qui devraient faire quelques heureux, de ce côté-ci du Brexit.

 

Egon Schiele, Basquiat et la Collection Courtauld, trois poids lourds à la Fondation Vuitton
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